Florence Béal-Nénakwé

Les rendez-vous culturels de Brigitte Perry

Ne connaissant pas beaucoup de femmes africaines peintres, je suis toujours très intriguée et curieuse de savoir comment elles en sont arrivées là. J’ai à l’esprit l’image de la femme africaine pragmatique, combative qui pense plus à s’affirmer tout en s’occupant de son mari et de ses enfants. J’ai du mal à percevoir en elle le côté artiste doux-rêveur et contemplatif que peut avoir un peintre pour laisser libre court à son imagination et à sa création. D’où l’intérêt du cas de Florence. Voilà une jeune femme étonnante qui quitte le Cameroun à l’âge de 18 ans pour suivre l’amour en France après avoir baigné toute son enfance dans la Chefferie Bangangté, sa tante étant l’une des coépouses de la fameuse reine blanche, autre femme du chef Bangangté. On peut dire de Florence que l’originalité la rejointe dès l’enfance. Cela commence comme un conte merveilleux où la fillette côtoie ce milieu à part que sont les chefferies du Cameroun. Malgré son jeune âge, Florence observe les plus grandes collections de masques aux teintes et formes étranges et quelque peu magiques. Elle enregistre inconsciemment les motifs géométriques qui ornent les cases des épouses du roi et les colliers aux formes bizarres tatoués sur le cou de sa tante. Drôle d’initiation non ?A ce stade, je dois vous avouer que je suis juste fascinée comme peut l’être un enfant curieux. Intriguée par tout cet environnement particulier et riche de tradition. J’emmagasine pêle-mêle les images en toute inconscience. Cela dit, de retour chez mes parents, je commence tout de même à dessiner naïvement tout ce que j’ai vu. A l’école, mes dessins un peu bizarroïdes aux déformations angulaires rappelant la sculpture des masques forcent les moqueries de mes compatriotes de classe ou de jeux. Je commence alors à dessiner en cachette, en secret, n’osant plus rien montrer de peur d’être la risée. Très vite l’école ne vous satisfait plus, créer par vos mains vous motive beaucoup plus. Effectivement, je commence en grandissant à apprendre la couture tout en continuant à dessiner en secret complexée par les quolibets de mon enfance enfouis au plus profond de moi-même. En arrivant en France, je me préoccupe surtout de mes enfants et de mon foyer et c’est au détour d’une robe que je confectionne pour ma fille, qu’un ami émerveillé par la façon dont j’ai associé différents tissus de couleurs vives, sans pour autant savoir par ailleurs que je dessine puisque je le fais en cachette, commence à m’inciter à peindre. Il m’accompagne lui-même acheter le nécessaire étant persuadé que je pourrai faire des merveilles avec la peinture : c’est ainsi que tout commence. Tout de même, on ne peut pas regarder votre peinture sans y voir une référence au cubisme, ce mouvement artistique du début du xxème siècle qui représente les objets décomposés en formes géométriques dont Picasso est l’un des peintres phares. Vous en êtes vous inspirée ? J’espère que vous me croyez, je n’ai jamais étudié la peinture ni les grands courants contemporains. Je ne copie pas, je n’imite rien, ni personne. L’esprit de création que j’ai aujourd’hui et depuis les dessins de mon enfance est nourri par l’éveil au sein de la chefferie. Pourquoi, vous me direz, je n’ai pas plus été inspirée par le paysage ou autre chose ? Je vous dirai que l’on ne ressort pas d’une chefferie indemne, tout ce qui vous y entoure vous pénètre et moi avec mon regard d’enfant j’ai vu des dessins que l’on pourrait peut être définir de bizarreries cubiques. A l’époque, on sculptait avec un simple couteau d’où le résultat anguleux. On fait difficilement des formes arrondies avec un tel instrument voilà peut-être le seul rapport inconscient avec le cubisme. Je vous crois bien sûr et j’ajouterai d’ailleurs que si l’on remonte vraiment aux origines de ce mouvement, vous n’avez copié personne puisque Picasso lui-même voulant donner une nouvelle impulsion à sa peinture s’est inspiré au début du siècle de sculptures d’art primitif africain ramenées d’Afrique. Les Demoiselles d’Avignon peint en 1907 est sa première œuvre dans ce sens. Vos tableaux rappellent un peu l’arc en ciel, le style arlequin dans le dessin. Vous associez les couleurs avec beaucoup d’audace et de luminosité. Il est vrai que l’euphorie de couleurs qui s’entrechoquent et se marient à la fois s’oppose nettement au cubisme qui privilégie la forme dans une économie de couleurs plutôt sombres. Chez vous la forme et la couleur sont bien présentes. Vos couleurs frisent le fluo.

On croirait du feutre alors que les réminiscences de votre enfance (masques, vases, instruments de musique) étaient plutôt en bois sombre. Effectivement, mon monde imaginaire est riche en couleurs, c’est ma façon à moi de transmettre la joie de vivre. La femme est aussi le point central de votre œuvre, parfois cachée derrière un masque, le visage mêlé à celui d’un homme ou au symbole de la maternité sur fond de motifs géométriques. C’est vrai que j’ai grandi au milieu des femmes dans la chefferie, je porte d’ailleurs le nom de ma tante, femme du chef Bangangté. C’est ma façon à moi de rendre un double hommage : à ma tante sans qui je n’aurai jamais pénétré cet univers de la chefferie et surtout à ma mère qui, me considérant sûrement comme sa reine, fit de moi l’homonyme de sa sœur. Malheureusement, ces deux personnes qui me sont très chères ne font plus partie de ce monde et je les garde présentes à travers mes toiles, toujours dans un décor hyper-coloré car c’est dans la gaieté que je veux les représenter. Je dirai pour finir des couleurs à la fois vives et très naïves dans une atmosphère d’innocence salvatrice qui aère le cœur et explose les yeux du spectateur. A voir…

Interview Brigitte Perry pour Jeune Afrique